Un tirage au sort repoussé, mais pour combien de temps ?

La nouvelle s’est vite répandue ces derniers jours. Selon une information du journal Le Monde, le SADEP (le service inter-académique d’affectation des étudiants en première année d’études médicales et odontologiques, en gros le truc qui ne dépend pas tellement de toi) aurait déclaré que les affectations « en première année de médecine (sic) seraient limitées à 7500 » en Île-de-France. Déjà, on peut pointer un problème car il s’agit là de la PACES et non de la première année de médecine. 7500, c’est plus proche du NC national en médecine, alors qu’ici cela impacte toutes les filières de la PACES en Île-de-France… Cette précision est loin d’être anecdotique, puisqu’on parlait de sélectionner tous ceux qui voulaient aller en PACES et pas seulement ceux qui souhaitaient s’inscrire en médecine. Mais la pression est retombée car reculade du rectorat ou mauvaises informations données et publiées par le Monde, le rectorat a annoncé qu’il « n’y aura pas de tirage au sort ». On peut légitimement se demander s’ils n’ont pas voulu dire qu’il n’y aurait pas de tirage au sort pour l’instant. Ensuite, ils aviseront. Dans les faits, la sélection à l’entrée de l’université est interdite, ceci dit si un manque de place trop important se fait sentir, est-ce que vraiment le tirage au sort, si cette solution est privilégiée, pourra être empêché ? On ne sait pas. D’ailleurs, c’est une méthode de sélection parfois tolérée dans certains cas et certaines universités, ce qui ne la rend pas plus acceptable pour autant.

Fin de la polémique, pourrait-on dire : normalement, tout le monde aura sa place à la rentrée 2016 (et les années suivantes ça serait bien aussi). Pourquoi en parler alors ?

Car c’est révoltant de voir qu’à un moment, le rectorat aurait pu y penser et éventuellement réfléchir à sa mise en application, et que surtout cette thématique peut très bien refaire son apparition dans les prochains mois. C’est pour ça qu’il me semble important d’en parler pour dire à quel point cette solution, premièrement est stupide, et deuxièmement ne résout absolument rien. Pour s’en convaincre, un peu de bon sens suffit, mais il serait un peu facile de s’arrêter là. Cependant, il est nécessaire de préciser (!) que, si la sélection à l’université est interdite comme dit précédemment, le tirage au sort peut légalement s’appliquer lorsque l’effectif est trop nombreux (mais là, ce n’est pas généralisé, même si la méthode n’en reste pas moins injuste) et cela arrive couramment en STAPS. A mon sens, c’est une décision qui se révèle tout-à-fait absurde. D’une part car elle a un caractère aléatoire, d’autre part car cela n’apportera pas de solution au problème d’amphis bondés. En fait, cette mesure est totalement injuste. Imaginons qu’une personne ait l’idée de faire une PACES depuis déjà plusieurs années, et qu’elle s’en soit donnée les moyens jusqu’en Terminale. Peut-on lui dire qu’elle sera choisie (ou non d’ailleurs !) par tirage au sort, alors qu’une personne faisant une PACES par dépit pourrait prendre sa place ? Cela semble compliqué. Combien vont en PACES poussés par leurs parents ou sans réelle vocation ? Et donc, combien abandonneront une fois l’année commencée ? Il ne s’agit pas ici de dire que ceux qui sont motivés n’abandonnent pas, car c’est faux, mais l’idée qu’une personne motivée puisse être remplacée par quelqu’un dont la décision n’a pas été mûrie auparavant est surprenante. Puis c’est aussi favoriser les accès alternatifs, pourtant grandement décriés (à tort ou à raison, chacun se fera sa propre idée sur le sujet), quid de l’augmentation des étudiants français à partir faire leurs études à l’étranger, notamment en Roumanie ? Le premier problème est donc là : c’est injuste.

Le second problème est autre : pourquoi ne pas opérer un autre type de sélection, à la limite tout en préservant la PACES (qui est loin d’être un système parfait toutefois) ? Pourquoi ne pas instaurer un oral de motivation si vraiment l’on souhaite sélectionner avant l’entrée à l’université bien que cela soit (pour l’instant…) interdit ? Et examiner les notes ainsi que les appréciations de Seconde, Première, Terminale en physique, chimie et sciences naturelles afin de voir quels élèves ont été les plus réguliers ? Peut-être que ça prendrait trop de temps, trop d’argent aussi dans ces temps où la crise financière a laissé des traces bien présentes. Et même si on faisait comme cela, le processus ne serait pas nécessairement juste… Les notes sont des marqueurs, mais ont aussi des limites. Statistiquement, on a plus de chances de réussir la PACES avec un Bac S mention Très Bien. Cela n’a pas empêché que des titulaires d’un Bac S sans mention décrochent une place en médecine ou pharmacie, tandis que d’autres avec mention n’avaient pas atteint le numerus clausus. Cela n’a pas non plus empêché la réussite de quelques Bac ES, éventuellement après une année de remise à niveau scientifique. Ce sont des statistiques, encore une fois on peut les interpréter pour avoir une vision d’ensemble (ou pour leur donner le sens qu’on veut), mais cela ne confère en rien la vérité à propos de chaque personne en PACES. Mais les notes sont le reflet, généralement, du travail. Le seul « soucis » ici, c’est qu’au lycée (et dans d’autres domaines) le travail n’est pas (seulement) conditionné par les compétences intellectuelles et cognitives, mais surtout par la motivation. Or, il n’est pas évident que le lycée motive tout le monde quand on a hâte de gagner plus d’autonomie encore, ou de s’impliquer de manière encore plus concrète dans son avenir. Pour certains, c’est juste un « cap à passer » avant la PACES, et donc ils font le strict minimum. Même si c’est à leurs risques et périls, on ne peut pas leur reprocher de ne pas travailler plus que ça pour quelque chose qui ne les intéresse pas plus que ça justement. Mais revenons à ce seconde problème : le type de sélection. La PACES, c’est deux semestres. Deux concours aussi. Trois concours dans un cas très particulier (mais on ne tombe pas dessus par hasard, inutile de s’inquiéter). Si on traduit ces informations en chiffres et statistiques pour un rendu plus clair, on obtient les choses suivantes :

  • En PACES, le taux de réussite pour un primant s’élève à 14% (logiquement le taux d’échec s’élève à 86%).

Parmi ces 14%, voici la répartition entre filières :

  • Taux de primants partant en deuxième année de médecine (P2) : 69%.
  • Taux de primants partant en pharmacie : 22%.
  • Taux de primants partant en odontologie (dentaire) : 6%.
  • Taux de primants partant en maïeutique (sage-femme) : 3%.

Plus d’informations par ici : http://drees.social-sante.gouv.fr/IMG/pdf/er927.pdf

C’est un document extrêmement intéressant et qui contient de nombreuses informations, lisez-le si vous avez le temps, ça en vaut la peine !

Qu’est-ce que cela signifie ? Tout simplement, on peut affirmer que la sélection se fait déjà largement durant cette année, pourquoi en imposer une avant ? Deux concours, c’est deux échéances qui sélectionnent largement. Alors si le vrai problème c’est « les amphis bondés  » comme souvent avancé pour justifier une telle mesure, pourquoi ne pas mettre les cours sur un espace étudiant réservé comme cela se fait déjà plus ou moins ? Sachant que de nombreux professeurs mettent leurs cours sur des plateformes uniquement accessibles aux étudiants en PACES. Dans de nombreuses facultés, on trouve également le système des amphis vidéos, avec un amphi où le prof fait cours (généralement le plus calme au passage) et plusieurs autres amphis où le cours est retranscrit en vidéo. Une solution plus radicale (plus coûteuse peut-être aussi ?) consiste à faire comme la faculté de Grenoble (il me semble) : les cours (ou une partie) sont sur DVD. Le problème logistique est ainsi en bonne partie réglé, et la sélection se fait quand même, mais plus justement. A ce moment-là, il n’est plus question de tirage au sort pour cause d’infrastructures insuffisantes.

Le troisième problème rejoint finalement le deuxième, mais est plus large : en arriver là, ça veut dire aussi reparler des méthodes de sélection qui peuvent s’avérer douteuses lorsqu’on prétend vouloir former de bons professionnels de santé. Car même si la qualité de formation est une chose (que l’on semble posséder en France, du moins dans le domaine de la santé), la qualité de l’exercice des praticiens en est une autre. Encore une fois, il ne s’agit pas d’extrapoler, encore moins de généraliser mais simplement de se poser une question : la vocation de la PACES est de sélectionner les meilleurs, les plus aptes, ceux qui conviennent le mieux pour les études auxquelles ils aspirent, l’objectif est-il rempli ?  La PACES est-elle légitime ?  Je dirais « non » à ces deux questions.

Qu’est-ce qui nous donne l’assurance que parce qu’on est une machine de travail on sera un bon praticien ? Que si on va en médecine, on tiendra les 4 ou 5 ans de l’internat selon la spé’ ? Rien ne nous dit par ailleurs qu’une personne ira jusqu’en D4… Rien ne nous dit que la personne qui a raté de peu le NC (numerus clausus) n’aurait pas été à un meilleur niveau en ce qui concerne l’exercice des fonctions. Qu’il aurait été plus humain, plus pédagogue, plus calme, plus réfléchi tout en ayant les mêmes connaissances ? Le maintien en place de la PACES revêt, pour moi et c’est seulement mon avis, un manque profond de courage. Pourquoi les épreuves ne sont-t-elles pas plus concrètes ? On évalue quelqu’un sur des critères théoriques et pratiques, mais la personne à qui on annonce un cancer (soyons concrets), à mon avis elle n’en a rien à faire qu’on soit bac+0, bac+5, ou bac+3459. Ce qui compte pour elle à ce moment-là c’est la manière dont on va lui annoncer. Alors oui, on peut dire qu’on apprend plus ou moins à faire ça dans les années qui suivent la PACES. Mais pourquoi ne pas déjà mettre des épreuves bien plus concrètes en PACES, pour les sélectionner sur leurs connaissances mais aussi sur leurs dispositions à la pédagogie, l’explication et l’analyse pour laisser la personnalité de l’étudiant s’exprimer, même si a priori il ne dispose pas des connaissances nécessaires pour voir qui, de base, pourrait faire un bon praticien. Car c’est bien d’apprendre des méthodes, des expériences, des cours, mais si au final c’est pour avoir sélectionné un mauvais praticien, ça ne servira à rien. Et la PACES n’aura servi à rien, sinon à briser pas mal de rêves pour pas grand-chose.  Evidemment, pour mettre un tel système en place il faut affronter l’opinion publique, qui affichera certainement de la méfiance à l’égard d’un tel processus, peu courant, nouveau, qui réforme peut-être un peu trop. Mais le courage paie, parfois. Puis en politique, j’ai l’impression qu’on retient plus ce qu’on n’a pas fait que ce qu’on a fait. Alors, ça ne vous coûtera pas grand-chose, chers politiques, que de proposer une nouvelle réforme de la PACES. Quelques grammes d’égo, tout au plus !

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